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Grasse,

au cœur du parfum

« Parfums d'Asie » · Musée International de la Parfumerie de Grasse

Notre déambulation grassoise s'achève au Musée International de la Parfumerie, où nous rencontrons Thomas Ghysdaël-Trombetta, chargé des expositions et des projets muséographiques des musées de Grasse et de la conservation. Avec Olivier Quiquempois, Conservateur en chef du Patrimoine et Directeur des Musées, ils ont œuvré pour présenter l'exposition « Parfums d'Asie », du 26 juin 2026 au 3 janvier 2027. Objets d'exception et séduisants, matières premières à sentir : exploration des sens en perspective !

Totoya Hokkein, Dame de cour au brûle-encens suspendu, estampe japonaise vers 1820-1829
Japon · Totoya Hokkein (1780-1850), « Dame de cour au brûle-encens suspendu », vers 1820-1829, estampe · Chicago, Art Institute (© Domaine public)
Rencontre avec Thomas Ghysdaël-Trombetta

Aurélia Grandel de KeatingComment est née l'exposition « Parfums d'Asie » qui prend place au Musée International de la Parfumerie (MIP), quand on est dans le sud méditerranéen, et qui plus est, dans la ville du parfum ?

Thomas Ghysdaël-TrombettaDès sa création dans les années 80, le musée s'est pensé comme un musée international. La dénomination n'est pas un hasard. Ce n'est pas simplement le musée du savoir-faire de Grasse, même si c'est l'une des forces majeures du lieu. Ses fondateurs ont tenu à cette grande ouverture sur la culture internationale, puisque l'odorat est un sens que nous partageons tous.

Nous essayons de garder une sorte de « tri-annualité » qui représente les trois forces des musées : les beaux-arts, essentiellement l'art du XVIIIe siècle autour de Fragonard ; l'art contemporain, nous avons d'ailleurs été l'un des premiers sites du département à présenter une œuvre de JM Othoniel, en 2008, « La Fontaine des Cœurs Renversés » ; et bien sûr, une exposition autour du parfum.

Pour bien des raisons, l'Asie est un sujet de choix. L'idée avait mûri depuis longtemps. Lorsque les collections ont été formées dans les années 80, l'Asie jouait un rôle en termes de parfum, mais restait mineur. Dans le sud-est de la France, nous avons la chance d'avoir des maisons d'explorateurs, comme la maison de David-Néel, mais aussi les musées d'art asiatiques à Toulon ou à Nice, qui portent tous cette culture : celle de l'objet du voyage, des circulations culturelles. C'est dans cet esprit d'interrelation que s'est noué le projet de l'exposition.

L'idée est de voyager dans les cultures traditionnelles de l'Asie, celles de l'Inde, de la Chine et du Japon principalement, avec l'envie de montrer à la fois leur présence en Europe et, en retour, la manière dont elles influent aujourd'hui sur la création. On voit bien dans les grands groupes grassois, français et même européens, que le marché asiatique est extrêmement porteur, exigeant, et qu'il s'est raffiné depuis une vingtaine d'années. On s'est dit qu'il était temps de faire un bilan ouvert sur ces matières et leurs usages les plus anciens : revenir depuis l'Antiquité chinoise et japonaise jusqu'à nos jours, pour ouvrir la fenêtre et les perspectives sur ces cultures traditionnelles.

Nous déployons une grande section sur les matières premières olfactives, une communauté d'usages que partagent la Chine, le Japon et l'Inde. On expose les bois précieux, les aloès, des matières végétales, florales et animales. Nous avons la chance de travailler avec des parfumeurs locaux, et notamment Zãng Xi, un parfumeur chinois œuvrant à Pékin. Il travaille les encens traditionnels et connaît aussi les encens japonais. Il nous a prêté un certain nombre de matières qu'il utilise toujours dans ses créations, comme le légendaire ambre gris, cette expression de cachalot qu'on trouve dans les encens les plus luxueux et dans les recettes impériales. En parallèle, nous avons travaillé en partenariat avec l'Université de Nice-Côte d'Azur : les étudiants du Master « Foqual » ont reconstitué pour nous des encens impériaux chinois, des matières parfumées japonaises et indiennes, à partir de recettes littéraires et d'archives.

AG2KL'exposition « Parfums d'Asie » nous convie à une balade d'une culture à l'autre, depuis l'Inde jusqu'au Japon en passant par la Chine : qu'est-ce qui fait leur spécificité propre ?

Thomas Ghysdaël-TrombettaLa culture indienne est sans doute l'une des plus anciennes, notamment parce que les matières qui composent l'encens sont, pour certaines, nées en Inde. Certains bois d'aloès y sont cultivés depuis l'Antiquité. C'est une région qui centralise beaucoup de cultures végétales, à la fois florales, d'épices, de bois parfumés, et qui fonde cette culture des encens.

La Chine, dès les premiers empereurs et par les routes de la soie, s'est aussi très vite ouverte à l'encens par des importations de bois indiens et du Moyen-Orient. C'est par la Chine que cette culture du brûle-parfum a essaimé dans les sphères d'influence du reste de l'Asie, et notamment au Japon, en Corée, au Vietnam.

Nous avons voulu mettre en avant cette communauté réunie par l'encens et le brûle-parfum, qui sont des objets et des matières absolument partagés, et ce, via l'histoire de l'art et des parfums. Le plus ancien brûle-parfum que nous présentons date environ du 1er siècle avant / 1er siècle après notre ère, sous la dynastie des Han Postérieurs ; et depuis ce brûle-parfum, on arrive presque à nos jours. Nous montrons une continuité d'usage très importante qui s'est faite jour au fil des dynasties, malgré tous les bouleversements et les évolutions culturelles.

Ces brûle-parfums portent tous les changements esthétiques. Nous avons la chance de présenter des céramiques, des bronzes, des objets en métaux précieux, des plus anciens aux plus récents, des plus monumentaux aux plus petits. Ce sont des objets domestiques qui appartenaient au clergé et aux cercles d'élites. Peu de cultures ont autant intégré l'odeur, l'olfaction, à leur vie quotidienne.

AG2KY a-t-il eu des difficultés en termes scientifiques ? Avez-vous travaillé en partenariat avec des musées asiatiques ?

T. G-TNous avons bien sûr travaillé avec trois musées français : le Musée National des Arts Asiatiques, autrement dit le Musée Guimet, le musée Cernuschi, musée de la ville de Paris, et le Musée départemental des arts asiatiques de Nice, dont les conservateurs nous ont donné leurs conseils. Néanmoins, nous avons travaillé en autonomie, parce que notre équipe est habituée ainsi et que nous souhaitions monter une exposition accessible à un large public. Nous avons adopté une approche ouverte pour correspondre à notre public plutôt généraliste. La vulgarisation, au sens noble du terme, est la grande force du Musée de la Parfumerie.

Pour répondre à votre question, la difficulté première était d'avoir un accès égal aux sources. Nous avons fait appel à des spécialistes de l'Inde, de la Chine ancienne et du Japon pour le contenu du catalogue, de façon mesurée et par le biais de choix ciblés, pour avoir des points d'entrée. Notre souhait premier est d'ouvrir des portes, de montrer l'ailleurs sans pour autant répondre à toutes les questions.

AG2KCette exposition est-elle également un écho à l'évolution du marché ? Était-ce aussi une nécessité patrimoniale au regard de l'origine du parfum en Occident et de la position de Grasse comme capitale mondiale du parfum ?

T. G-TC'était l'un des motifs principaux de cette exposition. Il était important de revenir sur cette histoire des échanges, compliquée à saisir et peu claire. Dans la parfumerie industrielle des XIXe et XXe siècles, on a des rapports commerciaux avec l'Asie qui sont doubles, dans le contexte particulier de la période coloniale. De grandes institutions françaises ont implanté des champs de culture, des usines de transformation ou des comptoirs d'importation dans des pays asiatiques. Lorsque nous avons mené nos recherches, nous avons découvert que dans les années 1910, les premiers parfumeurs japonais sont partis s'installer à Grasse !

Il y a un deuxième point d'entrée dans ces questions : l'inspiration exotisante, qui a été un leitmotiv de la fin du XIXe et du XXe siècle, avec l'essor des couturiers parfumeurs comme Paul Poiret. Il a été l'un des premiers à introduire autant de sources d'inspiration extérieures. Pour ses « Parfums de Rosine » (début du XXe siècle, ndlr), il a fait appel à l'imaginaire asiatique. Il a créé des parfums comme « Maharadjah », inspirés tant par leur composition que par leur esthétisme de ces cultures asiatiques qu'on a plutôt mythifiées. C'est quelque chose qui a eu cours très longtemps, puisqu'on peut tracer une sorte de continuité entre un « Maharadjah » de Poiret jusqu'à un « Opium » d'Yves Saint-Laurent dans les années 80.

AG2KL'encens est-il considéré comme le premier parfum ?

T. G-TPas au sens occidental. Les cultures asiatiques ont des rapports très différents, et c'est là peut-être que la singularité s'exprime le mieux. L'Inde, par exemple, dans son acception moderne, est une région où l'on se parfume au sens occidental : on applique sur la peau ou les cheveux des poudres et des huiles parfumées, qu'on appelle les attars.

En revanche, la culture japonaise refuse catégoriquement le parfum sur la peau. Ici, l'encens joue alors le rôle de parfum puisque, comme dans certaines cultures du Moyen-Orient, on va pratiquer la fumigation : on va encenser les vêtements, et notamment le kimono traditionnel. On porte le parfum d'une autre manière, via des pots-pourris qu'on met dans les poches ou qu'on attache à la ceinture. On parfume aussi les maisons, les temples. Le Japon est peut-être la culture la plus intéressante dans ce domaine.

Nous tenions aussi à revenir sur les usages plus à côté et moins évidents du parfum, comme le « Jeu des encens » ou jeu de Kōdō, un jeu japonais extrêmement raffiné qui fait partie des jeux de cultures d'élites. Il est mené par un Maître Kōdō. L'idée est de reconnaître et de commenter chaque bois à brûler. Il s'agit d'essences rares. Nous aurons l'honneur de recevoir un Maître Kōdō qui présentera sa cérémonie en tout petit comité, sur réservation.

Côté chinois, nous présentons un objet phénoménal : une horloge en laque en forme de dragon, très classique. Sur ce dragon, on vient disposer un bâtonnet d'encens qui va se consumer lentement ; à mesure qu'il se consume, il brûle de petits fils qui retiennent, à intervalles réguliers, des clochettes d'argent. Elles tombent à mesure que les fils se consument et sonnent ainsi les heures, tout en diffusant du parfum. C'est très caractéristique de cette présence extrêmement savante de la parfumerie dans les cercles d'élite en Chine et au Japon. Ce sont des objets symboles, extrêmement précieux. On parle d'un savoir assez avancé.

AG2KUn dernier mot ?

T. G-TNous voulions montrer que pendant très longtemps, l'Occident a reçu, mais a aussi donné en retour. Aujourd'hui, il y a une symbiose qui s'est formée, nourrie de décennies d'échanges et de réception des parfums occidentaux tournés vers l'Asie. Le marché des consommateurs de parfum est émergent : il représente à peu près 5 % de la population, ce qui paraît très peu, mais c'est bien plus qu'il y a 20 ans, et c'est une future masse colossale.

Nous avions à cœur de transmettre le témoignage des parfumeurs occidentaux et chinois qui travaillent sur ce marché ; ce sera l'un des chapitres du catalogue : un retour croisé, une enquête que nous avons menée de manière anonyme auprès des grandes maisons pour avoir leurs perspectives sur la parfumerie asiatique contemporaine. Il y a des échanges réciproques très nourris et extrêmement prometteurs pour l'avenir, qu'on remarque dans les écoles de parfum !

L'exposition

Parfums d'Asie

Musée International de la Parfumerie de Grasse

Du 26 juin 2026 au 3 janvier 2027

www.museesdegrasse.com →
Totoya Hokkein, Dame de cour au brûle-encens suspendu, estampe japonaise
Dame de cour au brûle-encensJapon · Totoya Hokkein, vers 1820-1829, estampe · Art Institute of Chicago (© Domaine public)
Boîte à encens (xianghe), Chine, époque Ming, bronze partiellement doré
Boîte à encens (xianghe)Chine, époque Ming, bronze partiellement doré · Musée Cernuschi, Paris (© Domaine public) · Courtesy MIP
Brûle-parfum, Vietnam, four de Bát Tràng, 17e siècle, grès
Brûle-parfumVietnam, fours de Bát Tràng, XVIIe siècle, grès · Musée Cernuschi, Paris (© Domaine public) · Courtesy MIP
Porte-baguette d'encens, Chine, époque Ming, bronze partiellement doré
Porte-baguette d'encensChine, époque Ming, XVIIe siècle, bronze partiellement doré · Musée Cernuschi, Paris (© Domaine public)
Aspersoir d'eau de rose, Inde, 19e siècle, bronze
Aspersoir d'eau de roseInde, XIXe siècle · Grasse, MIP, dépôt du musée Guimet · Courtesy MIP
Crédits

Entretien : Aurélia Grandel de Keating pour RIVIERA ART, avec Thomas Ghysdaël-Trombetta et Olivier Quiquempois (Musées de Grasse).

Œuvres : collections des musées Cernuschi et Guimet, et du Musée International de la Parfumerie de Grasse · Courtesy MIP (© Domaine public / CC0).

Exposition « Parfums d'Asie » · www.museesdegrasse.com

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