Nous retrouvons Christophe Mège, chef jardinier des Jardins du Musée International de la Parfumerie (MIP) à Mouans-Sartoux, pour une promenade initiatique. Ici, les visiteurs sont invités à vivre une expérience singulière : découvrir l'univers de la parfumerie grâce à une immersion dans les matières premières ! Au fil des allées, la visite, qui s'étend sur 2,5 hectares, est une véritable découverte olfactive où chaque plante et chaque fleur raconte une facette de l'univers du parfum. Quand la nature se conjugue avec sens et sensations.
Christophe, racontez-nous votre parcours.
J'ai démarré par des études d'anglais, mais je ne souhaitais pas devenir professeur ! Alors j'ai vécu dans les hauteurs à Castellane où j'ai fait des saisons dans la restauration et où j'aidais ma mère à nettoyer son jardin, et cela m'a permis de découvrir que j'étais heureux de vivre en extérieur et dans les jardins. J'ai ensuite appris les rudiments du métier aux côtés d'un jardinier pendant une saison. Même si je sentais que je me dirigeais vers le bon chemin, je n'étais pas encore comblé. Je me suis alors inscrit à une formation pour adultes, « Jardins Patrimoniaux », à Antibes, comme une spécialisation, et cela m'a passionné. Nous y abordions les enjeux de gestion des jardins historiques avec la conservation, le rapport à l'architecture, l'histoire des jardins et plus particulièrement celle des jardins en Méditerranée, et la botanique.
J'ai démarré en stage, sur ce lieu, en 2009, alors qu'à l'époque il appartenait à l'association La Bastide du Parfumeur. La ville de Mouans-Sartoux, toujours précurseur, avait lancé cette idée de jardin avec Botanic comme principal mécène. J'ai travaillé en tant que saisonnier un an. Par la suite, la Communauté d'Agglomération des Pays de Grasse a racheté le terrain et l'a intégré au MIP, qui cherchait de façon concomitante à créer un endroit dédié aux matières premières. J'ai donc postulé, et je suis resté.
Quelle est la vocation de ce jardin ?
C.M. C'est un jardin dédié aux matières premières. L'idée qui a donné naissance à ce jardin était la suivante : donner aux visiteurs la possibilité de découvrir les plantes historiques qui ont fait l'histoire et l'économie du Pays de Grasse, comme la rose Centifolia, le jasmin de Grasse, les orangers, les mimosas, la violette, la tubéreuse, le géranium rosat, les lavandes. Nous sommes alors à l'aube des années 2000, et il y avait, sociétalement, le retour au bio, au local, et l'idée d'un jardin conservatoire pour pouvoir présenter les plantes au public est tout naturellement née.
François Navarro, paysagiste, est venu créer le jardin à quatre mains avec le parfumeur Michel Roudnitska. Ensemble ils ont élaboré le parcours olfactif, imaginé en deux parties.
Tout d'abord, les visiteurs se baladent et découvrent les végétaux de la parfumerie classés en notes olfactives (herbacée, épicée, boisée, florale, fruitée, hespéridée…) grâce à des parcelles dédiées à chaque famille, composées de plantes à parfum (celles qui sont extraites, distillées, travaillées pour la parfumerie), mais aussi de plantes odorantes qui ne sont pas forcément utilisées en parfumerie mais qui illustrent les notes, comme l'estragon du Mexique qui se rapproche de la menthe, par exemple. Nous amenons les visiteurs à sentir, à toucher, à s'approprier les plantes, à découvrir les explosions d'odeurs en frottant les feuilles, en humant les fleurs. La visite rappelle aussi une évidence : l'odorat est une expérience profondément personnelle. Devant une même plante, certains perçoivent des notes fruitées, d'autres de la menthe, du miel ou même des odeurs inattendues. Ici, aucune réponse n'est fausse. Le jardin devient alors un lieu d'exploration sensorielle, où chacun apprend à mettre des mots sur ses propres sensations.
Dans un second temps, les visiteurs découvrent la partie Plein Champs, qui reproduit des parcelles de plantes à parfums : champs de roses, de tubéreuses, de géranium rosat, etc. Nous nous sommes emparés du projet initial, qui ressemblait à un projet agricole, nous l'avons transformé et aménagé au fur et à mesure, plus proche d'une campagne jardinée pour que ce soit intéressant toute l'année. Les champs de roses ont une durée de vie très courte chaque saison ! On a introduit des végétaux pour accompagner la balade (plantation d'arbres, entre autres) pour que le public ait tout le temps quelque chose à découvrir. Nous avons fait descendre les oliviers (arbres persistants) et nous admirons chaque hiver leurs feuilles argentées et leur aspect structuré. Le vétiver, lui, prend la lumière en hiver et c'est splendide !
Le jardin a un engagement bio, et donc nous pratiquons une gestion naturelle. Nous nous intéressons à la permaculture, à l'agro-écologie et à l'agro-foresterie. Nous favorisons les plantes spontanées, les endroits plus sauvages grâce à une gestion différenciée. Nous améliorons le sol en apportant des matières organiques (paillage, broyat de bois, fumier de mouton et de cheval) pour un sol vivant et que les végétaux puissent y puiser ce qu'ils veulent. Nous travaillons pour que le jardin soit résilient à la sécheresse et aux pluies diluviennes, avec des amplitudes thermiques et hygrométriques typiques de la région. Nous nous inspirons de la philosophie de Gilles Clément : un jardin en mouvement. C'est lui qui nous guide !
Au cœur de ce lieu, une petite équipe de jardiniers passionnés veille sur les plantations. Chaque matin, ils parcourent ensemble le site pour observer, discuter, imaginer les prochaines évolutions du jardin. Les aménagements naissent souvent de ces échanges quotidiens : une idée partagée, un espace laissé en friche qui devient une clairière, un chemin qui s'ouvre entre deux parcelles.
Christophe, peux-tu nous présenter ton équipe ?
C.M. Dani est arrivée après reconversion, à 52 ans. Elle travaille ici depuis 10 ans. Elle gère la pépinière, les boutures et le potager (cucurbitacées, haricots, fèves, fruits…). Benoît, après s'être spécialisé en design à Paris, est revenu à ses premières amours, car il est né à Antibes. Il travaille ici depuis sept ou huit ans. Avec son regard d'artiste et d'esthète, il élabore les tailles raisonnées, taupières, aménagements paysagers avec des pierres et constructions naturelles. Jawad nous honore de sa présence depuis quatre ans. Il a fait une spécialisation en plantes à parfums (CS PPAM). C'est un expert des plantes aromatiques et médicinales. Il s'occupe également des rosiers. Quant à moi, je suis un peu partout, je supervise. Je fais de la tonte et de la débroussailleuse. Je nettoie le jardin, j'équilibre les zones naturelles et les zones plus dégagées, etc.
Entre botanique, histoire agricole et création parfumée, les jardins du MIP offrent ainsi une autre manière de comprendre la parfumerie. Une invitation à ralentir, à sentir, et à redécouvrir le lien intime entre les plantes, les paysages et notre mémoire olfactive.
Bouture et pépinière
Dani — Je pratique les boutures, je sors les végétaux de la serre entre les mois d'août et septembre, et je maintiens en intérieur les végétaux qui ne peuvent pas résister dehors. Nous avons commandé une mini serre de 3 m² pour les produits tropicaux : vanille, ylang-ylang, cannelier. J'ai hâte !
La serre étant un espace clos, je nettoie beaucoup car il y a tout un microcosme, composé de petits insectes parasites, et cela peut produire beaucoup de maladies : il est nécessaire de nettoyer.